À un mois de l’élection présidentielle prévue le 25 octobre 2025 en Côte d’Ivoire, un débat inattendu s’est imposé dans l’espace public : la circulation d’un sondage électoral attribué à The Messina Group, relayé dans une émission médiatique et amplifié sur les réseaux sociaux. Selon ce sondage, 38 % des électeurs soutiendraient le président sortant Alassane Ouattara, tandis que 52 % se rangeraient derrière des candidats recalés dès le premier tour. À première vue, une telle projection aurait pu relancer la dynamique du débat démocratique. Mais après examen, cette enquête semble relever davantage d’une stratégie de communication manipulatrice que d’un véritable instrument d’analyse scientifique.
Ce cas soulève une question fondamentale : comment distinguer l’information sérieuse de la propagande déguisée en sondage, et surtout, quelles en sont les conséquences pour la qualité du processus démocratique ?
Un sondage introuvable : l’ombre d’une fabrication
Le premier élément frappant est l’absence totale de trace de ce sondage sur les canaux officiels. Ni sur le site internet de The Messina Group, ni sur les bases de données publiques, ni même sur les moteurs de recherche internationaux, aucune référence ne permet de confirmer l’existence du document. Ce silence constitue un signal d’alerte majeur : un sondage authentique est généralement publié, sourcé et accompagné d’informations méthodologiques vérifiables.
Le journaliste Norbert Navarro, intervenant dans l’émission Décrypter l’Afrique de Théo Kouamouo, a présenté ces chiffres sans fournir de détails précis. Aucun échantillon n’a été mentionné, aucun lieu d’enquête identifié, aucune durée précisée. Ce flou méthodologique jette un doute profond sur la fiabilité de l’information.
Une stratégie classique de persuasion
Derrière cette opacité se cache une stratégie connue en communication politique : l’effet d’entraînement, ou bandwagon effect. Il consiste à donner l’impression qu’une majorité d’électeurs s’oriente déjà vers un choix particulier, afin d’inciter les indécis à suivre ce mouvement supposé dominant. En évoquant un groupe réputé comme The Messina Group, le communicant cherche à transférer la crédibilité de l’institution vers son propre discours.
Ce mécanisme psychologique est redoutable en période électorale. Beaucoup d’électeurs, par peur de « perdre leur vote » ou par conformisme social, peuvent être tentés de se rallier au candidat présenté comme favori. Loin d’être un simple détail, cette manipulation influence concrètement les comportements citoyens.
Le rôle amplificateur des réseaux sociaux
Le deuxième danger provient des relais numériques. Des blogueurs et influenceurs, parfois bien intentionnés mais peu scrupuleux en matière de vérification, ont diffusé le contenu du sondage sans se poser de questions sur son authenticité. La viralité qui en découle donne une illusion de légitimité : « si tout le monde en parle, c’est que cela doit être vrai ».
Cette dynamique illustre une faiblesse structurelle de l’écosystème médiatique ivoirien et, plus largement, africain. L’absence d’organes indépendants de vérification des faits (fact-checking) permet à des informations non fondées de se propager sans filtre. Dans un contexte électoral, cette désinformation virale peut créer un climat de confusion et affaiblir la confiance dans les institutions.
Une crédibilité déjà entachée
Un autre élément vient fragiliser la validité de ce sondage : l’historique de The Messina Group. Lors des élections présidentielles américaines de 2024, le cabinet dirigé par Jim Messina avait prédit la victoire de Kamala Harris face à Donald Trump. L’échec de cette prévision a déjà terni la réputation du groupe et rappelé les limites de ses analyses.
En Côte d’Ivoire, invoquer ce cabinet comme référence devait sans doute renforcer la force persuasive du message. Mais à la lumière de ses erreurs passées, l’argument d’autorité se retourne contre ses promoteurs et renforce les soupçons d’une manipulation opportuniste.
Un impact démocratique préoccupant
Les conséquences de la diffusion d’un tel sondage fictif dépassent le simple cadre médiatique. Elles touchent au cœur du processus démocratique ivoirien.
1. Biais du débat public : au lieu de discuter des enjeux réels — emploi des jeunes, cohésion sociale, gouvernance économique, sécurité —, les débats se concentrent sur des chiffres imaginaires.
2. Affaiblissement de la participation électorale : en suggérant que les candidats officiels ne représentent pas l’opposition réelle, on risque de décourager certains électeurs et d’accroître l’abstention.
3. Fabrication d’une division artificielle : en laissant croire que des candidats non retenus rassemblent une majorité, le sondage fictif alimente des illusions d’unité introuvable et sape la mobilisation autour des candidatures validées.
4. Atteinte à la légitimité du scrutin : si de tels procédés se multiplient, ils risquent d’alimenter après coup des contestations électorales fondées non pas sur des preuves, mais sur des perceptions manipulées.
Quelles solutions face à la manipulation par sondages fictifs ? (NORBERT NAVARRO de RFI n’est pas à son 1er essai : souvenez-vous en 2021 – il disait que L. Gbagbo était plus populaire que Alassane Ouattara avant de se faire rattraper par la patrouille).
Le cas ivoirien n’est pas isolé. Partout dans le monde, les sondages sont devenus des outils politiques à double tranchant. Leur usage malhonnête appelle plusieurs réponses :
• Encadrement légal : il devient nécessaire de réglementer strictement la publication des sondages en période électorale. En France, par exemple, les instituts doivent déposer leur méthodologie auprès d’une autorité de contrôle. Une telle pratique pourrait inspirer la Côte d’Ivoire.
• Rôle de la Commission Électorale Indépendante (CEI) : elle devrait se doter d’une cellule de veille pour vérifier, signaler et, si besoin, sanctionner la diffusion de sondages fictifs.
• Éducation aux médias : les citoyens doivent apprendre à distinguer une information vérifiable d’une rumeur. Les associations de la société civile, les journalistes et les enseignants peuvent jouer un rôle clé.
• Engagement des médias : les rédactions doivent instaurer une règle d’or : ne pas diffuser un sondage sans méthodologie publiée et vérifiable. L’urgence médiatique ne doit pas primer sur la rigueur.
• Responsabilité des plateformes numériques : Facebook, X (ex-Twitter), TikTok et autres réseaux doivent développer des mécanismes de signalement et de contrôle plus robustes en période électorale.
Une démocratie à l’épreuve
Le cas du « sondage Navarro » illustre à quel point la démocratie ivoirienne est vulnérable aux manipulations informationnelles. Dans un contexte où la compétition électorale reste polarisée et parfois marquée par des tensions, la propagation d’informations fausses ou invérifiables peut fragiliser davantage un tissu social déjà sensible.
Mais ce cas est aussi une opportunité. Une opportunité pour les citoyens de développer un esprit critique plus affûté. Une opportunité pour les institutions de renforcer leur régulation. Une opportunité, enfin, pour les médias et les acteurs de la société civile d’affirmer leur rôle de contre-pouvoir face à la manipulation.
Vers une vigilance citoyenne accrue
En définitive, l’affaire du sondage fictif ne doit pas seulement être perçue comme un épisode anecdotique de campagne.
Elle révèle un défi structurel : la bataille de l’information est devenue l’un des fronts majeurs de la démocratie contemporaine.
Pour la Côte d’Ivoire, la meilleure réponse sera une mobilisation citoyenne consciente et massive le 25 octobre 2025.
Car au-delà des manipulations, c’est dans l’acte de vote, libre et éclairé, que se trouve la véritable alternative et la garantie d’une réelle alternance.
Ellomarie, conscience africaine, analyste politique et contributeur à Akondanews
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